Weston A. Price : Une histoire à vous clouer le bec

Weston Andrew Valleau Price (1870-1948) était un dentiste originaire d’Ontario au Canada. Il est connu pour avoir parcouru le monde à la recherches de preuves scientifiques susceptibles d’étayer une théorie selon laquelle la nutrition moderne serait à l’origine de malformations et de maladies dégénératives. Il étudia les dentitions des civilisations primitives du Pérou, de Polynésie, de Nouvelle Zélande, des Îles gaéliques, d’Afrique, et j’en passe, et fut forcé de constater que les générations les plus anciennes, qui n’avaient pas accès aux produits « modernes » (farines raffinées, boites de conserve, confiseries, etc.) avaient tous des dents parfaitement droites, et ne présentaient presque jamais de caries. Il constata également que lorsqu’on introduisait des nourritures dites « modernes » (« white man’s food ») dans l’alimentation de ces populations, les malformations et les caries apparaissaient dès la première génération. Son oeuvre s’intitule Nutrition and Physical Degeneration et il fut publié chez Paul B. Hoeber, Inc en 1939.

Dites « cheese »…

En France on ne parle pas beaucoup de Weston A. Price, mais sur le web anglophone son nom est dans toutes les bouches (ha ha, je ris à ma propre blague). La fondation créée à son effigie : The Weston A. Price Foundation, promeut une sorte de « retour aux sources » affirmant ainsi qu’il est bon de manger les produits qui  proviennent des terroirs locales. Contrairement à ce que disent les nutritionnistes, les adeptes de la fondation Weston A. Price sont persuadés que nous sommes faits pour manger des produits animales en quantité importante, des produits laitiers, des oeufs et des fruits de mer, des fruits et légumes du terroir, bref, de la « vraie bouffe », à condition qu’elle ne soit pas traitée et pas modifiée (pas d’ajout d’hormones ni d’antibiotiques ni de pesticides, et pas de produits raffinés). Hmm, « intéressant », je me dis, et je parcours le web pour en savoir un peu plus sur le travail du fameux dentiste Price.

J’ai donc réussi à me procurer le bouquin de Price (j’ai trouvé une version électronique, gratuite. Vous pouvez la consulter aussi, mais elle est en anglais : http://journeytoforever.org/farm_library/price/pricetoc.html), et j’ai commencé à le dévorer. Voici une photo extraite du chapitre intitulé « Ancient Civilizations of Peru » :

Les 2 crânes que vous voyez dans les photos en haut de l’image étaient des crânes de pécheurs péruviens de la civilisation Chimú (civilisation précolombienne qui se développa entre l’an 1000 et l’an 1470 environ). Weston A. Price examina 1276 crânes en tout et ne trouva aucune difformité de la mâchoire. Ces populations avaient tous les dents parfaitement alignées.

C’est un peu ça le livre de Price ; une succession d’images qui vous laissent pantois. Price photographie des personnes vivantes aussi, des vieux et des moins vieux, des hommes, des femmes, et des enfants, et selon l’alimentation qu’ils ont reçu, leurs sourires diffèrent radicalement. Des personnes ayant reçu l’alimentation de leur propre terroir ne présentent aucune carie, et ont tous les dents super droites. Et ceux qui ont eu une alimentation même partiellement modernisée ont les dents en vrac, et présentent de nombreuses caries.

Le livre est facile à lire. Weston Price a choisi de diviser son oeuvre en chapitres dédiées aux populations qu’il a étudiées. Chaque population a droit à son chapitre. Bizarrement, toutes les populations primitives étudiées par Price présentent les mêmes dentitions droites, aussi bien les personnes originaires d’Afrique que les populations des Îles gaéliques que les fermiers suisses, et les personnes étudiées ayant eu accès aux nourritures dites « modernes » ont, pour la plupart, les dents cariées et ou des mâchoires déformées. Les faits sont là, et ils sont difficilement contestables.

Dans cette photo on voit quatre personnes originaires des Îles Samoa en Polynésie. Les personnes que vous voyez en haut ont suivi un régime traditionnel (poisson de mer, poulpe cru, racines fermentées, fruits et légumes cultivés sur l’île). Ils ont des dentitions parfaites et ne présentent aucune carie (ils n’utilisent jamais de brosse à dents). Les enfants que vous voyez en bas de l’image sont, selon Price, « modernisés ». Leurs parents habitent le port de l’Île de Tutuila, un endroit où il est facile de trouver de la nourriture importée (conserves, farines raffinées etc.). Les mâchoires de ces enfants sont trop étroites. Price établit un lien entre ces malformations et l’alimentation « modernisée » des parents.

Alors, info ou intox ?

En toute honnêteté, je ne sais pas. Les aventures de Weston A. Price sont relatées avec le romantisme qui accompagne toutes les histoires d’aventuriers-médecins du début du XXème siècle (je pense aux romans du type The Painted Veil). Bien sûr, l’histoire du Docteur Price est bien réelle, mais je ne peux m’empêcher de me demander si les conclusions que tire facilement Monsieur Price seraient scientifiquement recevables aujourd’hui. Les facteurs causaux des troubles constatés par Weston Price ne sont pas forcément évidentes à établir : le lien entre alimentation et problèmes dentaires semble évident, mais provient-il de la qualité des aliments introduits dans le régime des populations étudiées, à savoir des aliments raffinés, industriels etc., ou du fait même d’avoir introduit de nouveaux aliments dans le régime de ces populations qui avaient l’habitude de ne consommer que les produits de leur terroir ? Je suis persuadée que Price tenait là une problématique très intéressante, mais est-elle suffisante aux yeux de la science ?

Tous les dentistes sont formels : le sucre cause des caries, et le brossage régulier des dents permet d’éviter leur formation. Or, Price explique que les enfants étudiés n’ont, pour la plupart, jamais eu recours au brossage des dents. On pourrait donc supposer que ces enfants n’auraient pas eu les dents cariées s’ils s’étaient brossé les dents. Mais rien n’explique l’étroitesse des mâchoires. Même s’il serait sûrement nécessaire d’organiser de nouvelles études pour étayer la théorie de Weston A. Price, je suis assez convaincue, ne serait-ce qu’en voyant les photos. Je ne pense pas que Price avait quelque chose à gagner à démontrer ces faits. Au contraire, à quoi sert un dentiste si ce n’est qu’à soigner les caries et à fabriquer des appareils pour aligner les dents ? Une petite partie de moi (allez, une grande partie) a envie de crier aux sceptiques : « mais bordel, que vous faut-il de plus comme preuve pour établir le lien entre alimentation industrielle et dégâts de santé ? ».

Dans ces images, on voit le crâne d’un Aborigène d’Australie. Encore une fois, l’arche dentaire est parfaitement formée, et toutes les dents sont droites.

Si le sujet est aussi important, pourquoi personne n’a entendu parler de l’oeuvre de Price en France ? 

Là encore, il est difficile de savoir exactement pourquoi les travaux de Price sont si méconnus en France. Je n’ai pas réussi à trouver une traduction française de Nutrition and Physical Degeneration, donc j’en déduis qu’il n’a jamais été traduit en français. Ceci pourrait expliquer le silence qui entoure l’oeuvre. La recevabilité scientifique des résultats de l’expérience de Weston A. Price est certainement contestable, et il faudrait certainement effectuer de nouvelles recherches pour confirmer les dires de Price. La cynique en moi aurait également tendance à penser qu’il ne serait pas dans l’intérêt de l’industrie alimentaire d’étaler les résultats de l’enquête de Price aux yeux des consommateurs.

Les différentes civilisations étudiées par Price ne suivaient pas tous le même régime alimentaire ; les personnes vivant sur les Îles gaéliques consommaient essentiellement des galettes d’avoine, des produits laitiers, et des produits de la mer (poisson, crustacés, algues), alors que les Aborigènes d’Australie (ceux qui habitaient à l’intérieur des terres) vivaient d’insectes, d’oeufs d’oiseaux, de graines, de légumes à feuilles vertes etc. Le régime alimentaire traditionnel de ces deux peuples était totalement différent, pourtant, les anciens ont les mêmes dentitions droites et dépourvues de caries… 

Le point commun entre toutes ces populations est un régime alimentaire traditionnel qui ne laisse aucune place aux aliments industriels. Il semblerait donc qu’en dépit des différences de denrées de base, tous les peuples étudiés par Price trouvaient de quoi subvenir à leurs besoins nutritionnels grâce à des produits locaux simples ; viandes, poissons, crustacés, légumes à feuilles vertes, racines, graines, etc. Ce n’est qu’après l’introduction d’aliments industriels que ces peuples ont commencé à rencontrer des problèmes d’alignement dentaire et de caries.

Price ne s’arrête pas là. Il parle essentiellement des problèmes de dentition constatés lors de ses voyages à travers le monde, mais il en profite également pour photographier des fratries qui ont subi la modernisation alimentaire. On y voit les ainés, robustes, le visage bien formé, les dents bien droites, les traits bien dessinés, puis on voit leurs petits frères et leurs petites soeurs, qui ont des malformations (parfois légères, parfois graves), et cela va de mal en pire : les plus jeunes sont souvent les moins bien lotis. On constate que leurs dents ne sont pas bien alignés, parfois cariés. On constate également qu’ils ont des traits plus pincés, et dans certaines fratries les plus jeunes présentent des malformations aux pieds et aux mains.

Lorsque Price parle de nourritures industrielles il parle de farines raffinées, donc de pain blanc, de confiseries en tous genre. Il condamne la pauvreté nutritionnelle de ces aliments, et affirme qu’ils ne devraient pas faire partie de notre alimentation du tout. Price vante la sagesse des peuples qu’il a étudiés et qui, selon lui, avaient compris les avantages d’une vie paisible en communauté. Il invite tous ses lecteurs à prendre exemple sur ces civilisations, enseignant que, malgré le manque d’instruction littéraire et scientifique, ces populations savaient que pour produire des enfants robustes il faudrait nourrir les jeunes femmes et les jeunes hommes intensivement avant le mariage et entre les grossesses. Price explique que beaucoup de ces civilisations soi-disant « primitives » avaient très bien compris qu’entre chaque naissance il faudrait respecter une période d’abstinence pour permettre à la mère de retrouver la santé physique. Pour produire des enfants en bonne santé, nombreux de ces peuples exigeaient des jeunes hommes en âge se procréer qu’ils suivent également un régime alimentaire riche ; le souci de procréer n’était pas laissé entièrement à la femme, puisque dans beaucoup de villages, les hommes les plus forts prenaient personnellement à coeur de rapporter des aliments riches en nutriments aux femmes enceintes et allaitantes. Je trouve quelque peu ironique que le monde occidental utilise le terme « machisme » pour définir des civilisations qui avaient un mode de fonctionnement tout à fait respectable.

Une habitante des Îles Fidji, qui tient dans sa main un crabe-homar. Ce crabe est considéré comme ayant une valeur nutritionnelle très riche. On en donne aux femmes enceintes et allaitantes.

Pour plus d’info sur Weston A. Price, allez sur http://www.westonaprice.org.

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2 réflexions sur “Weston A. Price : Une histoire à vous clouer le bec

  1. Ping : L’alimentation vivante : manger cru pour améliorer votre forme – Arletty Abady | Blog Nouvel Homme

  2. Salut,
    Merci pour cet éclairage sur l’oeuvre de Price. Ses hypothèses sont pour la plupart actuellement admises par la communauté médicale. Les modes alimentaires dits « primitifs » sont peu cariogènes, pour plusieurs raisons. D’abord ils sont plus pauvres en sucre susceptible d’être transformé en acide par les bactéries buccales tel le glucose, qui est par contre présent dans les aliments préparés. Les sucres issus des fruits sont essentiellement composés de fructose peu cariogène. Ensuite, la texture des aliments primitifs est rarement collante et limite ainsi la dépose de plaque dentaire; a contrario des farines et des confiseries. Enfin, les aliments non transformés doivent être mastiqués plus longtemps : viandes crues ou tendineuses, céréales non moulues, légumes fibreux etc. La trituration des aliments permet la salivation et le nettoyage des surfaces dentaires. Ce phénomène se retrouve dans la nature. A l’inverse, les animaux domestiques peuvent souffrir de problèmes dentaires (caries, tartre, inflammation gingivale) à cause d’un mode alimentaire spécifique tel la pâtée.
    l’autre hypothèse de Price sur les malformations des mâchoires n’est pas attestée à ce jour, mais de nombreuses hypothèses vont dans son sens. La mastication et la salivation ne sont pas autant sollicités par l’alimentation moderne que par une alimentation primitive. Or, l’activité fonctionelle des muscles oro-faciaux sont des facteurs bien connus de la croissance des mâchoires. De plus, la stimulation des contacts dentaires par la trituration renforce le ligament dentaire, en même temps que la couronne dentaire s’abrase. Les arcades dentaires primitives (préhistorique ou même aborigène) sont alors caractérisées par un contact en « bout à bout » avec des dents abrasées.
    Alors que faire ? Price parle de « sagesse » des sociétés ayant un mode alimentaire primitif. Il y a là une confusion, ces sociétés ne mangent pas de produits industriels non pas à cause de leur sagesse mais parce qu’ils n’y ont pas accès. L’alimentation moderne est un vecteur tres important de maladies, mais également un vecteur de croissance démographique et une source de plaisir. Au niveau individuel, il est possible de prendre conscience du déséquilibre de notre régime alimentaire, mais on ne peut pas imposer à nos voisins de remplacer leur tartine beurre-confiture par un morceau de phoque cru, même si c’est pour leur bien. Donc on leur demande de se brosser les dents.
    Il y a aussi une évolution esthétique à prendre en compte dans nos sociétés modernes. Aujourd’hui, les mâchoires ne servent plus à chasser ou à se défendre. Elles servent à manger (encore !), à communiquer et à séduire. L’apparence du sourire devient primordiale et une occlusion dentaire « à l’ancienne » avec des dents plates de 3 mm de hauteur confine tout individu à un jugement social sévère et handicapant.

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